Euro numérique et stablecoins : la bataille pour la souveraineté monétaire
Euro numérique vs stablecoins : une bataille stratégique pour la souveraineté monétaire. Enjeux politiques, banques, innovation, contrôle et impacts concrets.
Alexandre Plunian
Depuis quelques mois, une question se pose : qui doit contrôler la monnaie à l’ère numérique ? D’un côté, nous avons les stablecoins, qui sont des jetons numériques émis par des acteurs privés et généralement adossés à une devise (le plus souvent le dollar). De l’autre, l’euro numérique, projet porté par l’Eurosystème pour proposer une forme digitale de monnaie de banque centrale.
Le 30 octobre 2025, la Banque centrale européenne a confirmé qu’un exercice pilote de l’euro numérique pourrait démarrer en 2027, avec l’idée d’être techniquement prêt pour un lancement ultérieur si le cadre législatif suit. Le 14 janvier 2026, l’inquiétude autour d’une “privatisation de la monnaie” a été portée sur la place publique en France, dans un contexte où les stablecoins prennent une ampleur inédite.
Pourquoi le sujet explose maintenant ?
Les stablecoins ne peuvent plus être ignorés. Leur capitalisation a franchi un cap symbolique : plus de 310 milliards de dollars en 2025, contre moins de 200 milliards fin 2024. Cette croissance accélère d’autant plus qu’aux États-Unis, ces jetons bénéficient d’un soutien politique important et d’un cadre réglementaire strict.
Dans ce contexte, la crainte exprimée par la Banque de France n’est pas seulement technique. Elle est politique : si une partie croissante des paiements et de la “monnaie en circulation” bascule vers des entités privées, alors l’État et la banque centrale risquent de perdre le contrôle sur la monnaie. Et alors même que le krash de l’or et de l’argent bouscule le marché, l’approche imminente de l’euro numérique crée des débats.
Stablecoins : une monnaie “anti-système”
Les stablecoins viennent de la culture crypto, mais ils cherchent la stabilité en se rattachant à une monnaie étatique, dans l’immense majorité des cas, le dollar.
Dans le débat public, deux lectures se font face :
Pour Éric Monnet, l’ambiguïté est structurelle : les stablecoins ne sont pas “comme Bitcoin”. Ils prétendent être stables parce qu’ils sont adossés à des devises existantes, ce qui les place à la frontière entre univers crypto et système monétaire classique.
Pour Valentine Floriani, l’enjeu dépasse la technique : ces dispositifs portent un projet où l’on peut payer, échanger et stocker de la valeur sans passer par les banques (commerciales et centrales), ce qui remet en cause le rôle traditionnel des institutions monétaires.
En quoi une “monnaie privée” peut devenir une menace pour les États
Le risque n’est pas que les stablecoins “remplacent” demain l’euro ou le dollar. Le risque, c’est qu’ils gagnent du terrain et soient utilisés à grande échelle.
Concrètement, si une part significative des transactions quotidiennes et de l’épargne liquide se fait via stablecoins, l’État peut devenir fragile :
La souveraineté monétaire et l’autonomie stratégique : Si l’écosystème stablecoin est majoritairement dollarisé, l’Europe s’expose à une forme de dépendance aux infrastructures et standards américains.
La capacité de régulation et de contrôle des flux : Les stablecoins peuvent rendre plus difficile la traçabilité des transactions (selon les architectures, les plateformes, la localisation des émetteurs/garants, etc.), ce qui complique la surveillance des flux financiers
Le statut de la monnaie comme bien public : La monnaie n’est pas qu’un moyen de paiement : c’est aussi un pilier de confiance.
L’euro numérique : une réponse à la montée des monnaies privées
L’euro numérique est souvent mal compris : ce n’est pas une crypto et ce n’est pas non plus un placement. L’ambition affichée est plutôt de proposer une forme digitale de monnaie de banque centrale, pour garantir qu’à l’ère numérique, les citoyens puissent toujours accéder à un instrument de paiement public adossé à l’euro.
L’Eurosystème a acté une nouvelle date pour la phase de déploiement : si la législation est adoptée en 2026, un pilote pourrait démarrer mi-2027, avec la perspective d’être prêt au plus tard en 2029.